Les bouteilles à la mer

Vous êtes naufragé.
Vous jetez une bouteille à la mer, renfermant un message. Pour maximiser les chances de transmission dudit message, vous jetez plusieurs bouteilles, chacune renfermant le même message. Vous dotez les bouteilles d’une capacité de reproduction, afin que le message puisse être diffusé plus largement et qu’il aie davantage de chances d’être transmis.

La mer étant agitée et prompte à engloutir les choses et les êtres flottant à sa surface, vous dotez les bouteilles d’une intelligence évolutive; une capacité de raisonnement, qui devrait permettre à la majorité d’entre elles de survivre aux éléments.
Malheureusement, cela ne va pas sans créer certains inconvénients. Le cerveau dont vous avez doté les bouteilles est de nature organique, et donc à la merci de la corrosion, du sel et du temps. Les bouteilles deviennent éphémères. Le système reproducteur prend tout son sens, et de nouvelles bouteilles sont régulièrement engendrées, afin de succéder à leurs prédécesseurs.

Pour faire face à cet environnement hostile, les bouteilles usent de leur capacité d’apprentissage nouvellement acquise; ainsi, seules les bouteilles adaptées à leur environnement survivent, et transmettent leur expérience à leur progéniture. À son tour, cette nouvelle génération de bouteilles s’adaptera un peu plus à son milieu et transmettra l’expérience acquise à la génération suivante.

Les hasards de la génétique créent l’apparition de membres palmés sur les flancs d’une des bouteilles, et ce don se révèle être salvateur pour l’évolution en milieu aquatique. La bouteille en question survit sans problème et engendre une progéniture dotée, elle aussi, desdits membres palmés. Les générations passent, et les bouteilles privées de membres palmés périssent, alors que leur survivent celles qui en ont.

Les générations passent encore. Et un jour, une bouteille heurte la terre ferme. Ses pattes adaptées au milieu marin ne lui permettent pas une grande habileté hors de l’eau, mais elle parvient tout de même à s’en extirper à se traîner à quelques mètres du rivage.
S’ensuit une longue adaptation au nouveau milieu, le milieu terrestre. L’histoire se répète, et les bouteilles, en très grand nombre et chacune renfermant toujours le message originel, s’adaptent à la vie sur le sol en dur. Toutes dotées à présent d’un corps très évolué et d’un cerveau développé à l’extrême – une grande partie de ce dernier étant allouée au stockage du message – les bouteilles vivent en harmonie sur la Terre.

Moins préoccupées par des questions de survie, puisque très adaptées à leur milieu, elle se mettent à penser à leur origine, lointaine et oubliée. Elles se demandent pourquoi elles vivent; dans quel but. Rejetant totalement l’hypothèse selon laquelle l’existence de la vie serait accidentelle, elles se demandent quelle est la finalité de leur existence. Ne pouvant concevoir leur propre apparition ex nihilo, elles pensent à un créateur. Quelque chose, quelqu’un, qui les aurait envoyées en nombre. Mais pourquoi ? Pour transmettre un message, peut-être ?

 

Ajout d’octobre 2010 :

J’essayais juste de considérer la vision d’un déiste quelconque. Mais pour qui n’a pas d’œillères (ou pas des trop grosses), la vie en tant que fait du hasard est évidemment concevable.


L’homme vert et l’homme rouge

L’homme vert est végétarien; il est en carence. Il est peu vif, peu entreprenant, il n’est pas meneur. Il est un homme “moderne” en cela qu’il ne chasse pas (en des temps plus reculés, il y aurait été contraint, malgré ses convictions… qu’il n’aurait certainement pas eues, ceci dit). L’homme rouge, lui, est carnivore; sa morphologie s’en ressent : il est massif, musclé, il a l’oeil vif, brillant et injecté de sang. Comportementalement parlant, il est entreprenant, meneur, parfois impulsif, de bon entrain. C’est un bon vivant, dynamique. Brutal.

Bon évidemment ce sont des stéréotypes; à chacun sa nuance.

La nourriture “naturelle” de l’Homme est-elle végétale ? Y a-t-il seulement une nourriture “naturelle” ?


La place de l’Homme

Le terme “nature” est ambigu. On l’utilise pour désigner les choses et les êtres non encore affectés par la présence et le fait de l’Homme.

Certains disent que l’hypothétique disparition de l’être humain constituerait un “retour à la normale”; mais pourquoi la présence sur Terre de ce dernier – et de tout ce qui s’ensuit – ne s’incluerait-elle pas dans l’ordre “normal” des choses ? La normalité, dans ce contexte, désignerait-elle l’absence de domination d’une espèce sur les autres ? le perpétuel “struggle for existence” de Darwin ?

Toutes ces choses que l’on doit à l’Homme, que l’on voit souvent viciées et mauvaises, ne prendraient-elles pas légitimement place dans l’Histoire, dans l’ordre naturel des choses ? ne seraient-elles pas vues, par une hypothétique civilisation extraterrestre observant notre monde d’en haut, comme extrêmement intéressantes ?


L’éphémérisme

Y’a pas longtemps, j’ai lu “la vie est faite de moments qui ne durent jamais, et c’est bien dommage“. Je réagis vivement à cette somptueuse démonstration de… bref, voilà : non.

L’éphémérisme est un des principes fondamentaux de la vie, et plus largement de l’univers : tout est éphémère, recyclable, voué à se changer en compost et à nourrir les générations futures, directement ou indirectement. De la même façon, la quête de l’éternel, de l’inaltérable, est illusoire. Les choses organiques se nécrosent, même le métal est altéré par le temps ; partout dans la nature, la mort et la renaissance sont de mise. L’univers entier fonctionne ainsi.

Maintenant, adaptons cette idée à la société et au comportement humains.
Le plaisir est éphémère, les moments agréables sont souvent courts; pourquoi ? Parce que leur durée est en partie responsable de la quantité de plaisir qu’ils procurent; le fait de prolonger artificiellement un plaisir revient souvent à le gâcher. Illustration : en écoutant à l’excès un morceau de musique en particulier, on finit par s’en lasser.

La vie est effectivement faite de moments qui ne durent jamais, et c’est excellent.


Le poulet

Je suis chez un pote, là. Jusqu’ici tout va bien.

Mais d’un coup, il a faim.

Et il décide de se faire un poulet à la broche (à 4h du mat’). Alors il va dans la cuisine chercher une cuisse de poulet congelée, normal, et il remonte et me demande de construire un tournebroche version “bricolage”.

Je n’y crois pas vraiment, mais il est tard, j’ai pas trop le sens des réalités, voilà. On est indulgent quand on est défoncé. Donc je lui construis son tournebroche avec deux bouteilles de bière et une bougie d’anniversaire (oui, oui), et il pose connement la cuisse congelée sur l’astucieuse construction ainsi érigée.

Le machin crépite sur la flamme minuscule de la bougie d’anniversaire, un mélange de parfum artificiel et de viande brûlée envahit la pièce.

Ce souvenir hantera à jamais mes sinus.

Et là… il goûte.

“Ah mais c’est vraiment de la viande!”

Hé, oui.

Il s’affaire ainsi à griller superficiellement une parcelle d’un centimètre carré de chair toutes les trois minutes, et dévore ensuite impatiemment le fruit de son interminable attente.

Toutes les trois minutes.

Puis, *Ô miracle!* il se lasse!

Il statue finalement que ce poulet est trop récalcitrant et que de toute façon, “on n’a pas le temps”. Il décide donc de ranger la cuisse de poulet entamée, et c’est à ce moment-là, alors qu’il se lève et qu’il part en direction de la cuisine, qu’il est frappé par un soudain éclair de lucidité (le deuxième de la soirée, donc) et qu’il prononce la seconde phrase mythique de la soirée :

“Ah mais j’peux le jeter le poulet maintenant. Ah non il est pas mort?!”


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